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La Souris de Paris d’Anne Lemonnier et Claire de Gastold : perceptions de la ville et de la campagne

Anne Lemonnier et Claire de Gastold, La souris de Paris, 2012, couverture

Anne LEMONNIER, Claire de GASTOLD, La souris de Paris, Paris : Sarbacane, 2012 [32p.]

Sous un pont de Paris,

Il est une souris

Qui n’a pas de mari

Elle n’a pas de nid

Et elle est si vilaine

Que tout le monde en rit.

Elle pleure d’ennui,

Et jamais un ami

Ne console sa peine.

Elle file sans bruit

D’élégantes mitaines,

Pour les autres souris

Qui, la nuit, se promènent

Sous les ponts de la Seine

Au bras de leur mari.

Maurice Carême, La Souris de Paris.

 

             Les éditions Sarbacane viennent de publier tout dernièrement un album de l’auteure Anne Lemonnier et de l’illustratrice Claire de Gastold[1], La souris de Paris. Les deux femmes avaient déjà eu l’occasion de travailler ensemble en 2010 dans le tout premier album pour enfants de Claire de Gastold, Les chansons de Lalie Frisson[2]. Dans cet ouvrage, le personnage principal inventait des chansons pour vaincre ses peurs. Cette fois-ci, le personnage principal est encore une fillette qui doit dompter sa peur de l’inconnu. Petite souris des villes, elle connaît les moindres recoins de son quartier, elle se faufile parmi la foule qu’elle a fait sienne. Mais la voilà plongée face au problème du déménagement, du déracinement, du dépaysement. La fillette doit vaincre ses peurs d’un inconnu qu’elle va devoir s’approprier, d’un espace rural qu’elle va devoir habiter, territorialiser.

            Si cet album reprend le titre d’un poème de Maurice Carême[3], c’est que le texte écrit par Anne Lemonnier est très poétique : minimaliste, tout en touches suggestives et en jeu de sonorités et de juxtaposition de mots justes. Le thème abordé par cet album et les représentations graphiques qui s’y trouvent intéressent la géographique. Ils interrogent l’habiter, le processus de territorialisation et d’appropriation d’un espace. Ils mettent en image et en mots les perceptions de l’espace urbain et de l’espace rural telles qu’elles sont d’emblée annoncées dans la première et la quatrième de couverture. En effet, la couverture de l’ouvrage met dos à dos l’héroïne du récit escaladant le mur d’un immeuble parisien et un arbre dans une forêt : la souris des villes est devenue souris des champs. La fumée protectrice des cheminées parisiennes dans laquelle s’inscrit le titre de l’album laisse place à la frondaison bienveillante de l’arbre du dos du livre. Dans les deux images, la fillette s’élève : elle cherche à dominer les lieux au sens propre comme au sens figuré, à se les approprier pour les habiter.

 

La souris de Paris, 4ème de couverture

 1. La ville, espace vécu

            La première double-page de l’album nous montre le paysage d’un quartier parisien, en vue plongeante. La grisaille des murs ainsi que celle des toits en zinc des immeubles haussmanniens tranche avec le rose clair de l’école dans laquelle se trouve la fillette. Un jeu simple peut déjà consister à repérer celle-ci, en manteau « gris souris », qui court après un camarade.

Anne Lemonnier, Claire de Gastold, La souris de Paris, 2012, p.1-2.

                       Les tons pastel, la vie chaleureuse et débordante de ce quartier contribuent à donner une perception très positive de l’espace urbain vécu. À travers les pages qui suivent (de la page 3 à la page 9), la fillette est souriante et semble se déplacer dans son quartier comme une souris dans son foyer. Elle n’a peur ni de la circulation (p.4) ni de la foule (p.5 à 8). Tout lui semble « familier » : elle s’est approprié la « faune » urbaine. Le texte rend compte de cette appropriation de l’espace par l’association de la société qui habite à l’univers rassurant des contes de fée :

Dans la foule je me faufile

Et file les fées

En talons aiguilles[4]

Du brigand au prince charmant

Je tombe les masques

Des passants[5]

 

Et je furète chez l’égoutier

Mon Chat Botté

Chaussé de vert caoutchouté[6]

                  Si l’on examine cette première double-page, on retrouve plusieurs caractéristiques de l’espace urbain reprises pour certaines d’entre elles dans les pages qui suivent. On y perçoit déjà la densité du bâti, la trame des voies de circulation. La densité de population est également perceptible à en juger par la multiplication des personnages sur la double-page, figés dans des activités très diverses : les passants dans la rue, les écoliers dans la cour de récréation, les tagueurs et le jardinier sur les toits, le joggeur, la contractuelle, etc. Cette idée est reprise à la double-page 5-6 par une juxtaposition de visages et l’enchevêtrement de chevelures et de bras qui donnent l’impression d’une mosaïque d’individus. À la densité, s’ajoute d’ailleurs la représentation de l’altérité : la ville est cosmopolite et rassemble des personnes différentes, d’horizons différents. C’est ce que nous pouvons déduire de la double-page 7-8, par exemple, dans laquelle les passants sont représentés avec des têtes d’animaux.

                    La ville est également un espace qui s’étend en largeur et en en hauteur. L’étalement est perceptible à travers la multimodalité du réseau de transport : escaliers et trottoirs renvoient à la circulation piétonne, rues et boulevards à la circulation automobile, stations de bus et de métro à la circulation terrestre et sous-terraine, intra et extra-urbaine. La planche de la page 4 représente ainsi le croisement de ces divers moyens de transport : la fillette traverse en courant un passage piéton devant un bus, une automobile et un camion. Parmi les immeubles haussmanniens et leur quatre ou cinq étages réglementaires, se dressent des tours plus modernes aux murs aveugles et gris. Les escaliers présents au bas de la planche renvoient à l’idée d’une circulation piétonne verticale qui viendrait compléter une circulation horizontale terrestre et souterraine. Cette élévation de la ville est en effet associée durant les dix premières pages à la circulation verticale : dans les premières pages le narrateur icônique se situe en hauteur, surplombant son quartier ; dans les six pages suivantes, il est situé au dessus du niveau du sol et, dans la page 10, une longue échelle, empruntée par notre guide-souris, nous fait descendre dans les égouts. La possession des lieux est complète : d’abord globale (p.1-2), rasante puis profonde.

           Enfin, les activités dominantes de la ville semblent être celles des services marchands et non-marchands. Les devantures des magasins sont très colorées et la grande palette des enseignes nous permet d’appréhender la grande diversité des commerces.

         L’espace vécu par la fillette, celui qu’elle habite, est ainsi territorialisé. D’abord géographiquement (p.1-2), il se limite aux îlots qui entourent son école. Ensuite socialement, les habitants y sont vus comme des animaux d’une faune sympathique (p.7-8). Culturellement, c’est l’aire de jeu de la fillette identifié par une adresse laissée au dos d’une carte postale (p.12) : dans le XVIIIe arrondissement, près de Montmartre. Lorsque le déménagement est annoncé, la double-page 11-12 exprime le « déracinement » : la fillette est à l’intérieur d’un grand carton, au milieu de ses objets souvenirs les plus intimes. Trois petites souris grises lui disent au revoir semblant lui signifier : « adieu souris de Paris ».

 2. La campagne, espace à vivre

            L’arrivée à la campagne est marquée par une angoisse profonde suggérée par une double-page représentant la voiture familiale traversant une forêt lugubre dans la brume, de nuit, sous des regards de hiboux et de chouettes inquiets. On sait que l’espace clos de la forêt est anxiogène. Cette double-page 13-14 fonctionne comme un fondu au noir, un passage vers le nouvel espace qu’est la campagne. La forêt qui est associée à cet écran noir devient alors à la fois la frontière extrême avec la ville, sorte de point de non retour, mais également l’obstacle à franchir. Comme si la fillette devait d’abord abattre les démons de la forêt de ses angoisses pour atteindre la plénitude.

Dans l’histoire de la civilisation occidentale, les forêts représentent un monde à part, opaque, qui a permis à cette civilisation de se dépayser, de s’enchanter, de se terrifier, de se mettre en question, en somme de projeter dans les ombres de la forêt ses plus secrètes, ses plus profondes angoisses.[7]

 

Anne Lemonnier et Claire de Gastold, La souris de Paris, p.13-14.

Au matin tout a bleui

Et les fantômes

Se sont enfuis[8]

            La double-page 15-16 est annonciatrice des changements à venir. Sur la page de gauche la nouvelle maison de la fillette semble s’extirper des ombres de la forêt, la silva oscura de Dante[9]. Sur la page de droite, le soleil montre le bout de ses rayons et éclaire la façade de la maison. Les étoiles se dissipent et la brume se lève. Un nouvel espace se révèle et la territorialisation va s’effectuer d’abord par la maison. Dans les double-pages 17-18 et 19-20, le narrateur icônique nous emmène à l’intérieur de la nouvelle demeure. Si, à la page 17, nous voyons un papier déchiré posé sur un mur envahi de toiles d’araignée et au-bas duquel s’empilent les cartons de déménagement, sur la page de droite, la fillette s’approprie les lieux. Elle chasse les araignées, les murs sont beaucoup plus propres, les cartons de déménagement sont ventilés dans tous les étages de la maison. Le texte de la page 17 parle bien déjà d’une appropriation de la maison :

C’est le bal des baluchons

La poussière danse

Dans ma maison

            Cette prise de possession d’un premier espace, restreint aux murs de la nouvelle maison, pousse la fillette à changer. Elle le dit elle-même à la page 19 : « J’ai changé mon manteau gris pour un grand châle fleuri ». Exemple manifeste de ce qu’Augustin Berque nomme la médiance[10] : le milieu qu’elle habite la possède autant qu’elle possède ce nouvel milieu, et ceci avant même de se l’approprier… L’image de la page 20  représente la fillette enveloppée d’un manteau de fleurs, de jour et de nuit. À la double-page suivante, une vue oblique portée sur un paysage rural atteste que le nouvel espace est « dominé », approprié, territorialisé.

 

Anne Lemonnier et Claire de Gastold, La souris de Paris, p.21-22.

            Les pages 21-22 fonctionnent comme le véritable pendant aux pages 1-2. Images et textes s’opposent en tout point malgré un angle de vue et une formulation identiques. Au paysage urbain se substitue un paysage rural. Le « Museau pointu et manteau gris je suis une souris de Paris » du début est remplacé par « Cheveux fous et nez au vent je suis une belette des champs ». Et les pages qui suivent, comme au début du récit, témoignent d’une nouvelle appropriation : on y voit la fillette amie avec les animaux alentours (le crapaud, le cheval). Si l’on regarde de plus près le paysage des pages 21-22, on remarque, comme pour son pendant, qu’il recueille un grand nombre de représentations propres à l’espace rural. La densité du bâti et de la population y sont faibles. La circulation est rare et le réseau se limite à une route principale verticale à laquelle viennent se connecter une route secondaire et un chemin de terre. Les activités dominantes semblent être l’agriculture, l’élevage et la sylviculture : somme toute, des activités liées aux richesses de la terre. Cependant, l’espace rural y est perçu également comme un espace de loisirs. On y pratique la chasse, l’équitation, la pêche, les balades à vélo, le camping. La vaste résidence de la page de gauche pourrait passer pour une résidence secondaire en phase de restauration, avec sa piscine démontable ou sa cabane dans l’arbre.

             La double-page 27-28 semble clore cette phase d’appropriation des lieux nouveaux. La fillette est au cœur d’une forêt qui nous apparaît sous un jour nouveau. Elle n’est plus, comme aux pages 13-14, un univers obscure, étouffant et totalement fermé. Bien au contraire, elle nous est montrée comme un espace de frondaisons verdoyantes, zoomorphe, où l’on reconnaît le cerf, le chat, le lapin, le cochon, la grenouille, l’ours, animaux peuplant l’imaginaire rassuré de l’enfant. Deux clairières  percent cet univers. Le monde de la forêt n’est plus pour la fillette un monde clos mais ouvert et les clairières sont autant d’yeux portés vers l’extérieur, de coins par où la lumière pénètre et rend tout compréhensible. Le texte, inscrit au milieu d’une des deux clairières, ne dit-il pas : « Je suis la reine des forêts le loup des bois m’a dit son secret » ? On voit donc, dans la seconde clairière, le loup, animal mâlin, souffler un secret à l’oreille de la fillette. Ses angoisses se sont bel et bien dissipées.

 

Anne Lemonnier et Claire de Gastold, La souris de Paris, p.27-28

3. Déterritorialisation / Reterritorialisation

            Globalement, si cet album peut paraître intéressant par les propositions qu’il donne des perceptions de l’espace rural et de l’espace urbain, il l’est davantage sur le processus de déracinement et d’enracinement, de déterritorialisation et de reterritorialisation, car c’est à la construction toute entière de l’album que renvoie ce couple procédural. En effet, si l’on se réfère au schéma structurel de la narration tel que nous l’envisageons (cf. figure ci-après), on constate une construction assez équilibrée, marquée par deux double-pages de rupture révélant les sentiments du personnage principal: les pages 13-14 (angoisse) et 27-28 (bien-être).

            La première phase de déterritorialisation, celle pendant laquelle l’enfant nous présente son quartier, lieu de vie qu’elle va quitter, nous fait passer d’une vue générale au coin (le fond d’un carton de déménagement). Pour reprendre une terminologie empruntée à la proxémie d’Edward T. Hall[11], le lecteur passe de l’espace public à l’espace intime. Ce repli s’explique par la situation anxiogène de la fillette qui est obligée de quitter un espace qu’elle connaît, qu’elle habite, dans lequel elle a ses repères pour se projeter vers l’inconnu d’un espace qu’il va lui falloir s’approprier pour l’habiter. L’image du carton des pages 11-12 est en cela très intéressante. La fillette vient s’y blottir. Elle a comblé ce « coin » comme pour se préparer au voyage. Représentée dans une position quasi fœtale, elle semble renier l’espace qu’elle va quitter pour renaître dans un ailleurs non encore pensé. Nous retrouvons ici une interprétation du « coin » déjà étudiée par Gaston Bachelard :

[…] tout espace réduit où l’on aime à se blottir, à se ramasser sur soi-même, est, pour l’imagination une solitude, c’est-à-dire le germe d’une chambre, le germe d’une maison. […] Par bien des côtés, le coin « vécu » refuse la vie, restreint la vie, cache la vie. Le coin est alors une négation de l’Univers.[12]

            La seconde phase de reterritorialisation, celle pendant laquelle l’enfant prend peu à peu possession de son nouvel espace, est construite en stricte opposition avec la première : le lecteur passe de la maison (espace personnel) à son environnement proche (espace public). Et c’est bien de la maison que part toute cette phase de reconquête d’un nouvel espace. L’enfant se drape du « manteau de la ruralité » avant de s’approprier l’espace rural environnant comme si à la phase de territorialisation physique il fallait initialement faire une première œuvre de territorialisation mentale et se construire d’emblée des représentations de l’espace avant de se l’approprier.

 

Schéma narratif de La souris de Paris

            Les deux double-pages conclusives rendent compte du bien-être dans lequel se retrouve plongée la fillette : la nuit ne lui fait plus peur, le jour semble lui appartenir. La double-page finale nous ferait même penser un état de résilience après le traumatisme du déménagement (p.13-14). Passés les moments de défense-protection (l’enfouissement dans le carton de déménagement), d’équilibre face à la tension de l’inconnu, d’engagement-défi (la projection mentale vers l’extérieur qui s’opère dans la maison), la fillette se relance dans la vie. Elle s’est trouvée de nouveaux amis, elle s’est appropriée de nouveaux lieux et elle peut vivre et continuer à se construire non pas dans mais avec le souvenir de Paris qui n’est plus refoulé comme aux pages 11-12:

Et dans l’odeur

Des fleurs mouillées

Je songe à la ville oubliée[13]


[1] Claire de Gastold est une artiste belge née en 1978. Après un an passé à l’Institut Saint-Luc de Bruxelles, elle intègre l’ENDAS de Paris. Plus récemment, elle vient de s’essayer à la bande dessinée dans la collection Bayou des éditions Gallimard, avec Alexandre Franc comme scénariste. Les Satellites sera donc son premier album dans le 9ème art. à paraître.

http://www.clairedegastold.carbonmade.com

[2] Anne Lemonnier, Claire de Gastold, Les chansons de Lalie Frisson, Paris : L’Atelier du Poisson Soluble, 2010 [24p.]

[3] La souris de Paris est un poème de Maurice Carême qui fait partie à un triptyque, La petite classe, constituant le livret d’une œuvre chorale écrite pour les enfants par le compositeur René Berthelot. Petit village et La sorcière de Maline complète le triptyque en question.

[4] Anne Lemonnier et Claire de Gastold, La souris de Paris, 2012, p. 5.

[5] Anne Lemonnier et Claire de Gastold, op. cit., p.7.

[6] Anne Lemonnier et Claire de Gastold, op. cit., p.9.

[7] Robert L. Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental, Paris : Flammarion, 1992, p.11.

[8] Anne Lemonnier et Claire de Gastold, op. cit., p.15.

[9] Pour Dante, la forêt est le lieu symbolique du péché chrétien en général. C’est l’endroit de toutes les perditions, l’endroit où l’on est désorienté.

[10] Augustin Berque, Écoumène, introduction à l’étude des milieux, Paris : Belin, 1999, p.187-249.

[11] Edward T. Hall, La dimension cachée, Paris : Seuil, 1971,

[12] Gaston Bachelard, La poétique de l’espace, Paris : PUF, 1957, p.130.

[13] Anne Lemonnier et Claire de Gastold, op. cit., p.31.

Les albums à la ferme, entre mutations et traditions agricoles

Martine à la ferme (1954) par Gilbert Delahaye et Marcel Marlier

            Si l’on demande à un groupe d’étudiants préparant le concours de professeur des écoles de dessiner ce que représente pour eux une exploitation agricole, des invariants s’affichent de suite : un ensemble de bâtiments encadrant une cour, entouré par quelques champs de formes géométriques et une grande diversité d’animaux dits « de la ferme » parqués dans la cour (moutons, cochons, vaches, poules et lapins). La perception que ces étudiants ont de la « ferme » est une perception traditionnelle, stéréotypée. Les maisons-rurales sont d’une part de formes variées et ont d’autre part subi de profondes transformations pour satisfaire aux besoins du marché mondial. La maison-rurale isolée ne vit plus en pleine autarcie. Les animaux ont abandonné la grande majorité des corps de ferme et les bâtiments se sont progressivement ouverts pour pouvoir accueillir des machines de plus en plus imposantes.

 

Fig. : Une représentation d’exploitation agricole par un étudiant de master MEEFA (2011)

            Bon nombre d’albums pour enfants continuent à véhiculer cette image stéréotypée de l’exploitation rurale qui réunit élevage et céréaliculture. Pour les éditeurs, il s’agit souvent d’associer à une aventure d’un personnage récurent le bestiaire de la ferme. La dernière planche en double-page de Tchoupi à la ferme (2003) par exemple, demande, en guise de conclusion éducative, de retrouver dans l’image tous les animaux et les différents éléments constitutifs de l’exploitation agricole. Malgré la mécanisation et les modernisations successives, le monde agricole reste attacher aux traditions : c’est ce que semble vouloir exprimer les albums que nous nous proposons d’étudier.

1. Les fermes de Martine et de Juliette, la tradition du bestiaire

            Ce que dans le langage courant, nous appelons « ferme » renvoie en fait à un système de faire-valoir indirect dans lequel l’exploitant agricole n’est pas propriétaire des terres qu’il exploite et paie au propriétaire un loyer fixe (le fermage[1]). Pour parler de l’ensemble des bâtiments d’exploitation agricole, nous utiliserons donc l’expression de maison-rurale, introduite par Albert Demangeon et Jean Brunhes au cours des premières recherches en géographie humaine et rurale au début du siècle dernier. La maison-rurale ainsi définie remplit deux fonctions : elle est à la fois la maison d’habitation de la famille de l’exploitant agricole tout en étant le centre de l’exploitation proprement dite.

            La maison-rurale de Martine (1954) est située non loin d’un village de montagne (p.10). L’accès s’y fait par un chemin de pierres (p.3). Le corps de ferme est de forme rectangulaire et semble en partie entourée par un cours d’eau de sorte que l’entrée de la cour se fait par un petit pont qui précède la porte (p.8). Si l’on se réfère au classement proposé en 1935 par Albert Demangeon[2], la maison-rurale de Martine correspond à une maison-composée à cour fermée. La cour intérieure y est pavée et reçoit toutes les habitations des animaux (p.4). De fait, les pages qui suivent font découvrir successivement tous les animaux de la basse-cour : la poule et ses poussins (p.5), le coq et le poulailler (p.7), la canne et ses cannetons (p.8), les oies et leurs oisillons (p.9), un couple de pigeons (p.10), les lapins (p.11), l’agneau (p.12), les cochons, la jument et son poulain (p.13), la vache et son veau (p.14). On y trouve également les animaux domestiques : le chat (p.16) et le chien (p.11). De la partie logis, on ne sait rien : aucune image, aucune allusion dans l’ouvrage.

 

Fig. : La ferme de Martine (1954)

 

Fig. : La ferme de Juliette (2001)

            La maison-rurale de Juliette (2001) ne possède pas de cour fermée. Elle consiste simplement en une longère possédant un enclos et un hangar de stockage sur l’arrière (p.2). Dans le classement de Demangeon, il s’agit d’une maison-bloc. L’activité dominante semble être, là encore, l’élevage. Juliette joue dans la paille qui vient d’on ne sait où (p.3) et le fermier Victor possède un petit tracteur qui lui permet de « faucher l’herbe du pré » (p.6). L’activité de la ferme est l’élevage de vache laitière puisqu’on assiste à une scène de traite à la trayeuse électrique (p.9). Encore une fois, l’album est prétexte à passer en revue les animaux de la ferme : la truie et ses porcelets (p.4 et 5), la vache et son veau (p.8), les brebis et leurs agneaux (p.10), le coq, la poule (p.12), et les poussins (p.13), les oies et les pintades (p.14). Chaque animal est l’occasion pour l’auteur d’apprendre le nom, le nom du petit et le bruit que fait l’animal :

Cocorico ! crie le coq dans la basse-cour. Juliette dit coin-coin aux canards et cot-cot aux poules qui caquettent. […]

Victor jette des graines aux volailles. Les oies trompettent et cacardent. Quel boucan !

            Le texte s’appuie sur un langage infantilisant pour faire passer un message éducatif. Mais là encore, l’image de la maison-rurale est très archétypique. La mécanisation est peu perceptible dans la ferme de Juliette et ne transparaît que dans un tracteur relativement ancien compte tenu de l’année de parution de l’album. Là encore, aucune allusion n’est faite à la partie logis de la maison que l’on aperçoit cependant à la page 2.

 

Plan reconstitué de la ferme de Martine
Plan reconstitué de la ferme de Juliette
Plan reconstitué de la ferme de Caroline

 

2. La ferme de Caroline, image des mutations agricoles

            La maison-rurale de Caroline (1985) a davantage les traits une ferme beauceronne traditionnelle. L’entrée se fait par une porte cochère moins monumentale que pour la ferme de Martine (p.3-4). Une mare jouxte cette entrée. Les bâtiments ne semblent pas totalement refermés sur eux-mêmes et des hangars modernes sont présents : ils servent à stocker les meules de foin et le matériel agricole (tracteur, semoir, herse,…) à en juger par les pages 7 et 8. Dans le classement Demangeon, il s’agirait d’une maison-composée à cour ouverte. Les activités montrées par Probst ne sont pas uniquement liées à l’élevage comme c’était le cas pour Martine. Si les animaux de la basse-cour sont tous regroupés en « revue de troupe aux pages 5-6 », on découvre aux pages 7 à 16 un panel d’activités agricoles : stockage du foin pour l’élevage (p.7-8), céréaliculture/fenaison (p.9-10), culture de pois (p.11-12), élevage bovin (p.19-20). Les agriculteurs ont, chez Caroline, une activité parallèle à l’agriculture puisqu’ils font pension pour poneys (p.17-18).

Fig. : La ferme de Caroline (1985)

            Caroline à la ferme est le seul album des trois où nous avons une vue détaillée de l’intérieur de la maison d’habitation des « fermiers » (p.21-22).  Cette vue est significative puisqu’elle permet à Pierre Probst[3] de faire cohabiter deux éléments qui lui semblent participer du monde rural : tradition et mutations. Le monde rural se transforme du fait d’une agriculture qui se mécanise. La photographie en noir et blanc au-dessus du buffet témoigne des pratiques du passé, tout comme le fléau, le fer à cheval, la lampe à huile et le soufflet sur la cheminée devenus objet de décoration. Cependant l’attachement à ces objets est une manifestation à un attachement aux traditions culturelles dont la campagne reste semble-t-il emprunte. À côté de ces objets-reliques, la modernisation est également perceptible : les exploitants ont la télévision, l’électricité et le téléphone à touches. Le calendrier que l’on aperçoit à la page 26 témoigne que les « fermiers » appartiennent à une coopérative agricole et qu’ils s’inscrivent dans une agriculture productiviste utilisant des intrants chimiques.

            Autre transformation notoire mais davantage subtile réside dans le récit. En effet, si dans Martine à la ferme ou Juliette à la ferme, les héros-visiteurs d’un jour observent les « fermiers » en action, dans Caroline à la ferme ces derniers ont la possibilité de s’éclipser pour aller en ville et laisser le travail aux héros-visiteurs d’un jour mais également à au moins un ouvrier agricole que l’on aperçoit au volant de la moissonneuse-batteuse dans la page 4. Là encore, Pierre Probst se fait le témoin des mutations de l’exploitation agricole qui cesse d’être un îlot familial et artisanal pour devenir une entreprise agricole.

Fig. : Intérieur de la ferme de Caroline (p.21-22) 

            La ferme, tout comme la campagne, fonctionne comme un lieu originel : il est le lieu de nos racines et en possède toutes les fonctions régénératrices. Il est le topos des traditions perdues. Car enfin pourquoi Martine, Caroline et Juliette se rendent-elles à la ferme ou à la campagne ? Parce qu’elles y possèdent un membre de leur famille. C’est la ferme de tante Lucie et oncle Jules pour Martine, celle de tante Véronique et oncle Michel pour Caroline, celle des voisins de ses grands parents pour Juliette. Comment la quittent-elles ? Tous les personnages sont ravis : ils ont appris des choses, ils ont travaillé, passé du bon temps au plein air. Le bon air de la campagne les a ragaillardis ! Le séjour à la campagne est toujours un séjour en-dehors du temps. La campagne subit des transformations mais elle conserve en son sein les traditions comme si le temps n’avait que peu de prise sur elle. On trouve également cette perception de l’espace rural décrite dans Dépaysement de Jean-Christophe Bailly :

[…] Tout est là, toujours, et ce toujours-là est justement la forme de la campagne, et ce qui la rend à la fois impossible et nécessaire, parfois insupportable : quelles pensées, quelles pensées et quels souvenirs sur les épisodes les plus égarés sont venus s’échouer-là, nous ne pouvons pas le savoir, mais ce que nous pouvons mesurer c’est à quel point cette campagne, selon sa forme et sa tenue, malgré toutes ses transformations, entoure tout cela de silence, et combien ce silence semble empreint de cela même qu’il tait[4].

            Le rapport du CREDOC de 2001 affirme qu’il existe « un véritable rapport affectif de nos concitoyens avec l’espace rural, dès lors que ceux-ci ont passé les dix premières années de leur vie à la campagne »[5].

Fig. : Intérieur de la ferme de Caroline (p.25-26)

 


[1] L’étymologie du mot « ferme » renvoie au verbe latin firmare signifiant rendre fixe, fixer.

[2] Albert Demangeon, Alfred Weiler, Les maisons des hommes de la hutte au gratte-ciel, Paris : Bourrelier, 1935 [127p.]

[3] Nous retrouvons cette coprésence dans La maison de Caroline (1956).

[4] Jean-Christophe Bailly, Le Dépaysement. Voyages en France, Seuil, 2011, p. 123-124.

[5] CREDOC, 2001, p.12

The Little House de Virginia Lee Burton, entre réquisitoire contre la décadence urbaine et plaidoirie pour le bonheur rural

 

Virginia Lee Burton, The Little House, Boston : Houghton Mifflin, 1942 [41p.]

             The Little House, album publié en 1942 par Virginia Lee Burton Demetrios est un ouvrage qui figure dans la liste des cent meilleurs livres pour enfants dressée par la National Education Association en 1999. Il figure dans la catégorie des livres destinés aux enfants de 4 à 8 ans à côté d’ouvrages comme The Polar Express (1986) et Jumanji (1981) de Chris Van Allsburg, Max et les Maximonstres (1963) de Maurice Sendak ou Winnie l’Ourson (1926) d’Alan Alexander Milne. Le livre a remporté, à sa sortie, le Caldecott Award qui est décerné depuis 1937 au meilleur ouvrage pour enfants selon les critères très sélectifs de l’Association for Library Service to Children, comité de la très célèbre et très influente American Library Association. Barbara Bader[1], dans son anthologie des albums pour enfants américains, dit de The Little House qu’il est « a record of urban decay and a brief for rural blessedness[2] ». Cette remarque ne pouvait que retenir notre propre curiosité et nous interroger sur les perceptions des deux espaces mis en opposition : ruralité / urbanité.

 1. Qui êtes-vous Virginia Lee Burton (1909-1968) ?

            Virginia Lee Burton est née en 1909 à Newton Center, Massachussetts, petite ville de la banlieue ouest de Boston aux États-Unis. Sa mère, anglaise, était poète et musicienne. Son père était ingénieur au célèbre Massachussetts Institute of Technology. À l’âge de dix ans, toute la famille Burton déménage sur la côte est des États-Unis :

The New England winters were getting to be too much for my mother’s health, and as it was about time for my father to retire, we move to California. We stayed one year in San Diego and then moved up the coast to Carmel-by-the-Sea. Carmel was then a simple unspoiled small town inhabited by retired and semi-retired artists, writers and musicians[3].

Les hivers de la Nouvelle Angleterre  devenaient trop difficiles pour la santé de ma mère, et comme mon père arrivait à l’âge de la retraite, nous déménageâmes en Californie. Nous restâmes un an à San Diego et puis nous nous rapprochâmes de la côte à Carmel-sur-Mer. Carmel était alors une petite ville charmante habitée par des artistes, des écrivains et des musiciens à la retraite ou en partie.

            À sa sortie du lycée, Virginia Burton entreprend des cours de danse avec Muriel Stuart, élève de la très célèbre Pavlova, et des cours d’art avec Robert Hestwood. En 1928, ses parents divorcent et son père décide de retourner vivre à Boston. Peu de temps après, son père se casse la jambe. Elle abandonne alors toute ambition pour une carrière dans la danse et se consacre à son père souffrant. En parallèle, elle donne des cours d’art à l’YMCA de Boston et signe quelques illustrations pour le Boston Transcript sous le pseudonyme « VleeB ».

            En janvier 1930, elle rencontre le célèbre sculpteur grec, Georges Demetrios, qui allait devenir six mois plus tard son mari :

Through mutual friends I had heard of George Demetrios and what a great teacher of sculpture and drawing he was, so in the fall of 1930 when I was twenty-one, I enrolled in his Saturday morning drawing class at the Boston Museum School. In the spring we were married.[4]

Grâce à des amis communs, j’entendis parler de Georges Demetrios et de ses qualités de professeur de sculpture et de dessin. Aussi, au début des années 1930, j’avais alors vingt-et-un ans, je m’inscrivis à ses cours de dessin du samedi matin au Boston Museum School. En été, nous étions mariés.

            Le couple décide d’habiter un premier temps Lincoln dans la Massachussetts toujours où ils ont leur premier enfant, Aristedes, puis il s’installe en 1932 à Folly Cove, un hameau de Gloucester à 95 miles au Nord de Boston, au bord de la côte Atlantique. Leur second fils, Michael y naît en 1935. La décision de quitter Boston avait été motivée par le désir de « s’éloigner du trafic autoroutier et de se rapprocher des champs de pâquerettes et des pommiers »[5].  Le doux foyer des Burton/Demetrios ressemble peu à The Little House mais l’expérience physique de ce déménagement a été une source d’inspiration certaine.

Fig. Photo de la famille Burton/Demetrios en 1943 à Folly Cove

            The Little House est le quatrième album réalisé par Virginia Lee Burton d’abord pour ses enfants. Le premier, en 1939, est le célèbre Mike Mulligan and His Steam Shovel, puis viendront en 1941 Calico the Wonder Horse et The Saga of Stewy Slinker. Le dernier album de Virginia Lee Burton, Life Story, publié en 1962, est sans doute son ouvrage le plus ambitieux. Il retrace l’histoire de l’humanité et les transformations de la Terre depuis sa création jusqu’à l’arrivée de l’homme. Les vingt-cinq dernières pages sont significatives pour notre propos. L’auteur se raconte et présente sa propre vie à Folly Cove :

Seasonal representations picture her house, her nearby studio, her family apples and mowing the lawn, and Burton herself fetching the mail, shoveling snow, and painting at an easel.[6]

Des illustrations au fil des saisons représentent sa maison, son studio voisin, ses récoltes de pommes familiales et la tonte du gazon, l’auteur elle-même allant chercher son courrier, pelletant la neige et peignant à son chevalet.

            Un très récent article de Joe Goddard[7], professeur à l’Université de Copenhague, soulignait l’influence de The Little House dans les choix de l’habiter et le développement d’une prise de conscience environnementale dans la période de l’immédiat après-guerre. Joe Goddard soutient la thèse que si le succès de cet album est toujours là depuis si longtemps c’est qu’il a su toucher la sensibilité et mettre le doigt sur des problèmes auxquels les enfants pouvaient être sensibles à savoir le courant environnementaliste et le courant antiurbaniste.

 

2. Le Bonheur est dans les prés : une perception de l’espace rural

In The Little House […] my problem was to convey the idea of historical perspective, or the passage of time, in terms comprehensible to a child. At the outset, the rising and setting of the sun signify the passing of the hours of the day; the waxing and waning of the moon, the succession of the days of the month; and the rotations of the seasons, the evanescence of the year. Once this rhythm is established, the child grasps the idea of change and perspective, and conceives the century of a city’s growth, with the development of transportation, of paved streets, of reinforced concrete buildings, and the general idea of urbanization.[8]

Dans La Petite Maison […] mon problème était de transmettre l’idée d’une perspective historique, de l’écoulement du temps, en termes compréhensibles pour un enfant. Au début, la course du soleil signifie l’écoulement des heures du jour ; le calendrier des lunaisons, la succession des jours du mois ; et la rotation des saisons, l’évanescence de l’année. Une fois que ce rythme est mis en place, l’enfant saisit l’idée de changement et de perspective, il conçoit la croissance d’une ville sur un siècle, avec le développement des transports, des rues pavées, de constructions en béton armé, et l’idée générale d’urbanisation.

            Dans cet article qui reprend le discours que Virginia Lee Burton prononça en 1943 à la remise de son Caldecott Award, l’auteure fait état d’un double objectif à l’écriture de The Little House. Elle veut tout à la fois transmettre aux enfants la notion d’un temps multidimensionnel et montrer l’impact de ce temps sur l’espace à plusieurs échelles. Une scène nocturne placée toutes les quatre ou cinq pages permet « d’accentuer le sens du cours du temps[9] ».Comme elle le dit un plus avant dans son discours, son personnage est statique : ce n’est pas lui qui change mais il est l’observateur (et il prend le lecteur à témoin) des changements qui s’opèrent autour de lui chaque jour, chaque mois, chaque année pendant un siècle. Ces changements affectent son espace intime, son espace proche mais également une aire beaucoup plus vaste qui va jusque la ville au loin. Ce traitement multiscalaire est perceptible dans les trois premières double-pages de l’album : dans la première, un chemin nous conduit vers la maison au centre d’une pelouse ; la page suivante, nous apprécions les éléments proches de la maison située sur une colline (grange, pré, mare et ruisseau) ; dans la dernière planche, nous avons une vue générale de l’espace rural plus vaste auquel appartient la petite maison et derrière lequel se distinguent les lumières de la ville proche.

            Le traitement de la notion de temps semble être organisé et découper l’album en deux parties égales d’une quinzaine de pages correspondant à deux perceptions différentes à la fois du temps et de l’espace. Dans la première partie (p.1 à 14), il s’agit d’une présentation de l’espace rural dans lequel la Petite Maison est heureuse. Anthropomorphisée, elle affiche un grand sourire et sa cheminée fume de bien aise. Elle vit en harmonie aux rythmes d’un temps qui est cyclique : celui des jours (p.3-4), des nuits (p.5-6), des saisons (p.7-14). Les changements que la Petite Maison ressent sont ceux imposés par la nature. Ils sont rassurants car ils sont identiques de jour en jour et d’année en année. Le temps linéaire a peu d’emprise et n’est visible que dans les détails vestimentaires des personnages et, si l’on part de l’idée que Virginia Lee Burton a voulu représenter un siècle d’évolutions, la première image de la maison (p.2) représente une famille vivant vers 1840 et l’image de la page 12 celle vivant vers 1900.

            La deuxième partie de l’album (p.15 à 32) est consacrée à la perception d’un espace urbain chorophage[10], à propos duquel nous reviendrons dans le chapitre suivant, ainsi qu’à la perception d’un temps linéaire qui semble irréversible et insupportablement vécue par la Petite Maison qui affiche, pendant ces pages, une mine triste et ne laisse plus échapper de fumée par sa cheminée.

Fig. The Little House par Virginia Lee Burton (1943), p.8

            Dans cette première partie, quelle est donc la perception de l’espace rural « transmise » par l’auteure ? C’est d’abord celle d’une maison qui vit au rythme de la nature, en parfait accord avec elle. Si nous prenons, par exemple, la page 8 et la vue d’un paysage rural printanier. L’espace que l’auteure nous donne à voir n’est pas un espace monotone, c’est celui d’un espace vallonné très proche de celui de la Nouvelle Angleterre, par exemple. L’anthropisation du paysage est prégnante : présence de quatre fermes, plantations d’arbres pour délimiter les parcelles cultivées, enclos pour les animaux, chemin de terre, propriétés bornées par des murets de pierre. Cependant, cet arrangement de l’espace n’est jamais représenté comme une agression de la nature : le chemin sinue autour des collines, les bornages de propriétés épousent les courbes d’altitude. Il s’agirait là d’un paysage qui répondrait à la définition qu’Augustin Berque[11] donne de la trajection, c’est-à-dire l’expression de la médiance, ce rapport interrelationnel entre l’homme et la nature. Cette dernière agit sur l’homme autant que lui agit sur elle dans une harmonie la plus parfaite. Nous pourrions parler d’une perception écologique de l’espace rural dans le sens étymologique que veut lui donner Robert L. Harrison[12] : l’oikos (le lieu où l’homme a élu domicile) et le logos (ce qui lie, ce qui rassemble) sont inséparables. C’est d’ailleurs à travers ce prisme là que Joe Goddard voit en Virginia Lee Burton une pionnière de la cause environnementaliste sans qu’elle l’ait véritablement souhaité à en juger toujours par son discours de 1943 :

Many people have said that The Little House has a message, that the further away we get from nature and the simple way of life the less happy we are. For my part, I am quite willing to let this be its message.[13]

Beaucoup de gens ont dit que La Petite Maison avait un message, que plus nous nous éloignons de la nature et moins nous sommes heureux. Pour ma part, je suis tout à fait d’accord pour laisser ce message être celui de La Petite Maison.

            Pour le géographe, l’espace rural représenté ici, dans la page 8 par exemple, revêt plusieurs aspects que nous avons pu développer dans un précédent billet[14]. La densité du bâti et des habitants y est très faible, l’activité dominante est l’activité agricole. Le temps de l’homme, ce temps linéaire dont nous avons parlé plus haut, ne semble pas avoir de prise sur ce paysage qui ne change pas structurellement dans les soixante années suggérées par les pages 1 à 14. L’espace rural représente l’assurance d’un passé immuable où l’homme aime à se régénérer. C’est la voie, en tous les cas, qu’avait choisie la famille Burton/Demetrios en 1932 en quittant Boston pour Folly Cove.

 

3. Babylone la terrible : une perception de l’espace urbain

Fig. The Little House par Virginia Lee Burton (1943), p.15-16

            Il en est tout autrement à la double page 15-16. Si aux pages de gauche précédentes, la typographie du texte jouait avec des éléments naturels (oiseaux, fleurs, feuilles, cristaux de neige), à la page 15, ces incrustations disparaissent et laissent place à l’action humaine. Dès lors, ce n’est plus la nature qui dicte sa loi mais l’homme qui va imposer la sienne à travers l’action des arpenteurs et des urbanistes. Et progressivement, cette page de gauche va être territorialisée par la ville qui s’étend. Et l’extension de la ville s’annonce déjà comme une conquête brutale. Le tracé rectiligne de la route en asphalte rompt avec la sinuosité du petit chemin de terre entre les collines.

          Cette image et la suivante (p.18) font écho aux transformations spectaculaires que subissent les villes américaines dans les années 20. C’est le début du phénomène de suburbanisation dû à la forte expansion urbaine (urban sprawl). Une étude menée par Hélène Harter[15] montre qu’en 1940, un tiers des citadins vivaient déjà en banlieue et représentaient à eux seuls 15,2% de la population américaine. La plus forte augmentation de population suburbaine se fait dans les années 1920 au moment où l’automobile devient le principal moyen de transport urbain. Cette dernière a favorisé le boom des banlieues résidentielles qui débute pourtant dès 1910 telles que Virginia Lee Burton nous la représente à la page 18.

Fig. The Little House par Virginia Lee Burton (1943), p.18

            Ce qui semble structurer ce nouveau quartier résidentiel de la ville qui demeure encore loin c’est indéniablement la route le long de laquelle viennent se greffer deux stations essences et des poteaux électriques. Le modernisme et la noirceur de la ville avancent au bruit du moteur de la Ford Model T, surnommée par les Américains, la « Black Lady ». De 1908 à 1927, Henry Ford mit « l’Amérique sur des roues ». C’est avec elle que la suburbanisation se fait, c’est pour elle que des lotissements résidentiels nouveaux se créent. Les petits pavillons construits à l’identique, soigneusement alignés le long de voies automobiles secondaires, parfois sans issue, comportaient toutes un petit garage correspondant à la taille d’une Ford T, distinct de la maison d’habitation et donnant sur une backstreet. Ces garages n’ont pas été représentés par l’auteure. Ces maisons individuelles qui se sont élevées « comme des champignons » ont bénéficié d’une technique de construction plus rapide et moins chère élaborée en 1833 par Georges Washington Snow, le balloon frame. Ce processus consiste en une ossature croisée en bois recouverte de clins et pouvant être habillée d’un parement en briques, en pierres ou d’enduit projeté.

Fig. Technique du balloon frame

                 Dans les années 20 (p.20), la suburbanisation s’intensifie comme nous l’avons vu plus haut. L’expansion de la ville devient à la fois outward (vers l’extérieur) et upward (vers le haut)[16]. Outward, “more roads were made, and more houses and bigger houses… apartment houses and tenement houses…”[17] dit le texte. La suburbanisation se densifie et le « mitage » rencontré à la page 18, phénomène de la discontinuité de l’aire urbaine, se transforme en véritable prolongement continu et contigu de la ville. La fonction de ce quartier, qui était purement résidentielle à la page 18, devient mixte à la page 20 on y voit des magasins et le texte y ajoute  “schools… stores… and garages crowded around the Little House”. Upward, les immeubles qui entourent la Petite Maison sont des tours serrées les unes contre les autres, plongeant la Petite Maison dans une ombre permanente. La pelouse est passée d’un vert intense au jaune paille.

            À la double-page 23-24, la ville a phagocyté le quartier où se trouve la Petite Maison. Si la voiture avait marqué l’accélération de la suburbanisation, ce sont maintenant les transports en commun qui jouent ce rôle et notamment le trolley. La ligne de ce dernier qui reprend le vieux tracé du chemin de pierre autour des collines qui ont dès lors totalement disparues serpente entre les blocks et coupe le dernier horizon de la Petite Maison. L’agitation dans ce quartier se fait de plus en plus grande. Au fond, une nouvelle génération d’immeubles avance à grands pas, ce sont les gratte-ciel, gris de forme pyramidale. Ils semblent avoir capturé dans leurs sommets le nuage dense de pollution qui se dégage de la ville (p.22). Cette forme pyramidale de la skyline qui caractérise le Central Business District de la ville américaine est la manifestation de la Zoning Resolution de 1916 qui, en prévention des incendies et afin de faciliter l’aération du réseau de voierie, imposa jusqu’en 1961 d’adapter la hauteur des buildings à la largeur des rues. Les architectes jouèrent alors avec une structure en emboîtement des volumes.

Fig. The Little House par Virginia Lee Burton (1943), p.27-28

            À la double-page 27-28, la Petite Maison a pratiquement disparu : “No one noticed the Little House any more”. Le quartier de suburbanisation devient un quartier de centre-ville. L’upward s’est complexifié en développant une ville sur trois niveaux : underground (la ligne de métro), ground (la ligne de trolley) et overground (la ligne du train aérien). Ces trois niveaux communiquent par un système d’escaliers et d’ascenseurs que l’on aperçoit sur la gauche de la double-page. Et la ville continue son perpétuel chantier aux pages suivantes. Les gratte-ciel s’élèvent à une vitesse record grâce à de nouvelles techniques de constructions et de nouveaux matériaux que l’auteure nous montre à la page 30. Il s’agit d’une architecture de plate-forme dans laquelle chaque étage repose sur le précédent, modifiant quelque peu la technique du balloon frame, toujours d’actualité, mais qui utilise depuis les années 30 non plus des poutres en bois mais en acier. C’est cette technique de plate-forme qui permet aux Central Business District de se munir de gratte-ciels toujours plus hauts[18].

Fig. The Little House par Virginia Lee Burton (1943), p.33-34

            Finalement, la Petite Maison a vu avancer la ville à grands pas. De la campagne verdoyante et joyeuse, elle est passée par la banlieue résidentielle (housing subdivision), auneighbourhood pour être, finalement, totalement « mangée » par le centre-ville. Si l’on s’arrête sur la double-page 33-34, nous avons un état de perception de l’espace urbain qui s’opposerait en tous points à la perception de l’espace rural de la page 8 : densité du bâti, densité de la circulation, densité de la population, ultramobilité des usagers de l’aire urbaine, fonctions résidentielles, commerciales et de services dominantes. De ces différents éléments de perception rassemblés il se dégage des sensations très négatives. La Petite Maison ne sourit plus, elle perd ses couleurs, se délabre et se meurt. La rapidité et l’urgence sont sans cesse rappelées dans le texte. Les immeubles, la voierie sont majoritairement sombres et la skylineretient un nuage de pollution qui menace dangereusement la vie des citadins qui n’y prennent même plus attention : “They hurried by without a glance[19]”.  Ce que Joe Goddard appelle un « cosmopolitan rural idealism » passe pour être une marque d’antiurbanisme, une apologie de l’environnementalisme. Dans les neuf dernières pages de l’album qui constituent le dénouement, Virginia Lee Burton nous donne en quelque sorte la recette du bonheur, celle qu’elle avait tout du moins choisie pour sa famille : le retour à la campagne. Barbara Elleman fait d’ailleurs le commentaire suivant :

Pleasing colors and soft spherical lines set the scene for the opening seasonal portrayal of The Little House. As she gradually loses her bucolic setting to urban chaos, soft lines change to diagonals, becoming harsh and heavy. Later, when the Little House is rescued by an ancestor of her original owner and happily returned to the countryside, the artist brings back a gentler ambiance to the page.[20]

Des couleurs plaisantes et des lignes courbes douces sont présentes dans la première scène des portraits des saisons de La Petite Maison. Au fur et à mesure où elle perd son implantation bucolique, les lignes douces se changent en diagonales, devenant dures et grasses. Plus tard, quand la Petite Maison est sauvée par un descendant du premier propriétaire et qu’elle retourne joyeusement à la campagne, l’artiste redonne une ambiance agréable à la page.

            La page 37 est pour le moins significative. On y voit l’extension linéaire de la ville et les effets sur les paysages de l’urban sprawl. Au premier plan, la Petite Maison est ramenée sur une colline où poussent pâquerettes et pommiers pour arriver à une image (p.40) qui fait le pendant à la première (p.2). Cette épanadiplose narrative permet de fermer le récit sur une solution qui semblerait la seule envisageable pour le bonheur de la Petite Maison… et le notre. C’est dans cette image clausale que l’on peut y lire le bonheur de la famille Burton/Demetrios : deux garçons jouent dans les arbres, le mari tond la pelouse et la mère, à l’ombre d’un pommier, peint ou dessine…

Fig. The Little House par Virginia Lee Burton (1943), p.40

En 1952, Walt Disney réalise une adaptation de La Petite Maison. Sa version est plus édulcorée et un peu moins virulente à l’égard de la ville :

4. Où il est question de l’interdépendance entre le texte et l’image

            Pour Virginia Lee Burton, le livre pour enfants est un medium des plus efficaces pour préparer le futur des enfants et poser les normes qui régiront leur pensée et leur action futures.

[…] it seems to me that books for children are among the most powerful influences in shaping their lives and tastes. In this sense these books are important means of advancing to a better world, for the future lies to some extent in the hands of the children of today. Tomorrow their ideas and their tastes will be the ones that count. Books created primarily for entertainment can do much to form the norms of futures thought and action.[21]

[…] il me semble que les livres pour enfants font partie des plus puissantes influences sur la formation des vies et des goûts des enfants. Dans ce sens, ces livres sont des moyens importants pour construire un monde meilleur, l’avenir se trouve dans une certaine mesure dans les mains des enfants d’aujourd’hui. Demain leurs idées et leurs goûts seront ceux qui compteront. Les livres créés d’abord pour le loisir peuvent agir davantage dans la formation de normes pour les pensées et les actions futures.

            C’est bien aux concepts d’accommodation, d’assimilation et d’intégration définis par Jacques Lévy[22] que nous pouvons rapprocher ces propos  de Virginia Lee Burton. Ces trois processus que nous avons voulu synthétiser un peu plus loin (cf. schémas) rendent compte des possibilités que les albums pour enfants offrent pour modifier la perception d’un espace. L’enfant, qui possède des représentations mentales de l’espace rural, de l’espace urbain, peut être amené, à la lecture d’un album, à se conformer aux normes transmises par le medium(assimilation), ou à inclure de nouvelles données parmi celles préexistantes (accommodation) ou encore à produire de nouvelles représentations (intégration). Ces trois processus transfèrent de la spatialité et pourraient être réunies, selon nous, sous un même concept auquel nous donnerions le nom pour le moment de transterritorialisation.

Fig. Les trois processus de transterritorialisation

Mais pour Virginia Lee Burton, qu’est-ce qui dans l’album permet de transterritorialiser ?  C’est d’abord l’image servie par un texte et une mise en espace sur la double-page. Toujours dans son discours de 1943, elle affirmait :

Remember that taste begins with first impressions. Remember too, that children are taught reading by seeing, that is, by associating a picture with a word. If the picture is well drawn and finely designed they learn more than a literal definition. […] Primitive man thought in pictures, not in words, and this visual conception of the outside world is much more natural and far more fundamental than its sophisticated translation into verbal modes of thought.[23]

Souvenez-vous que le gout commence avec les premières impressions. Souvenez-vous également que les enfants apprennent à lire en regardant, c’est-à-dire, en associant une image à un mot. Si l’image est bien dessinée et exécutée avec précision ils apprennent mieux qu’avec une définition littérale. […] Le primitif pensait en images, pas en mots, et cette conception visuelle du monde extérieur est beaucoup plus naturelle et bien plus fondamentale que la traduction sophistiquée de la pensée en modes verbaux.

            Parmi les trois règles qu’elle s’imposait et qu’elle transmettait au sein du groupe de dessinateurs qu’elle avait fondé à Folly Cove à partir de 1938, figurait celle-ci : “the text and the pictures must be perfectly correlated, and it is vastly preferable to have them on the same page, or on facing pages of the book[24]”. Les deux autres règles consistaient à ne jamais s’exprimer aux enfants dans une langue puérile et condescendante et de toujours satisfaire « la soif de connaissance » des enfants.

            Ses premiers albums, Virginia Lee Burton les a créés en collaboration avec ses propres enfants et leurs amis de passage. Elle relatait souvent l’expérience de son premier album pour enfants, Jonnifer Lint, a story of a dust particle, qui avait su séduire ses propres amis mais qu’aucun éditeur n’avait voulu publier. En le lisant, au bout du compte, à ses propres enfants, elle se rendit compte qu’il n’avait pas su les intéresser. “Children’s books are for children. That, of course, is a truism, bald and obvious, but just because it is obvious it is too often ignored or forgotten[25]”.

            Pour écrire ses albums, Virginia Lee Burton épinglait au mur les dessins qu’elle avait faits et expliquait oralement les images à ses enfants. Elle attendait leurs réactions, les fluctuations de leur attention. En fonction de ces deux critères, elle ajoutait ou supprimait du texte en tentant de l’insérer dans l’image. The Little House est le premier album américain à incorporer la typographie comme un élément visuel de la double-page. Par exemple, Rita Smith[26] fait justement remarquer que sur la deuxième page de l’ouvrage, le texte prend la forme du chemin qui mène le lecteur vers les marches de la Petite Maison, l’invitant à entrer dans l’histoire.

Fig. The Little House par Virginia Lee Burton (1943), p.2

 

Bibliographie

 

Barbara Bader, American Picturebooks from Noah’s Ark to the Beast Within, New York: Macmillan Publishing Co, 1976, p.199-203

Barbara Elleman, Virginia Lee Burton : a life in art, Houghton Mifflin Harcourt, 2002 [136p.]

Barbara Elleman, Those Telling Lines :The art of Virginia Lee Burton, The Eric Carle Museum of picture Book Art, 2009 [32p.]

Joe Goddard, « Virginia Lee Burton’s Little House in popular Consciousness: Fuelling Postwar Environmentalisme and Antiurbainsm?” dans Journal of Urban History, vol. 37, n°4, juillet 2011, p.562-582.

Virginia Lee Burton, « Making Picture Books” dans Horn Book Magazine, vol. 19, n°4, Juillet/Août 1943, p.228-232.

Augustin Berque, Les raisons du paysage : de la Chine antique aux environnements de synthèse, Paris : Hazan, 1995, p.26-39.

Robert L. Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental, Paris : Flammarion, 1992.

Jacques Lévy, « Intégration » dans J. Lévy et M. Lussault (dir.), Dictionnaires de la Géographie et de l’espace des sociétés, Paris : Belin, 2003, p. 36-38 et 516.

Rita Smith, « The Little House » sur le site Recess! du Center for Children’s Literature and Culture de l’Université de Floride, 2 février 2006 :

http://www.recess.ufl.edu/transcripts/2006/0202.shtml

Stella Moschetto, Comparaison entre villes américaines et villes européennes, Mémoire de DEA « économie de l’Environnement, Aménagement et Innovation », Université de Bordeaux IV Montesquieu, 2004 [87p.]

Hélène Harter, « Les villes américaines et le culte de la mobilité. Les politiques d’infrastructures routières, 1945-1950 » dans Cercles 13, 2005, p.63-82.

 


[1] Barbara Bader, American Picturebooks from Noah’s Ark to the Beast Within, New York: Macmillan Publishing Co, 1976, p.201.

[2] [trad. De l’auteur] : « un réquisitoire contre la décadence urbaine et une plaidoirie pour le bonheur rural »

[3] Cité par Barbara Elleman, Virginia Lee Burton : a life in art, Houghton Mifflin Harcourt, 2002 [136p.]

[4] Barbara Ellemen, op. cit.

[5] Barbara Elleman, Those Telling Lines :The art of Virginia Lee Burton, The Eric Carle Museum of picture Book Art, 2009, p.10. : “the couple had it moved back from the busy highway into a field full of daisies and apple trees”.

[6] Barbara Elleman, op. cit. p.16-17.

[7] Joe Goddard, « Virginia Lee Burton’s Little House in popular Consciousness: Fuelling Postwar Environmentalisme and Antiurbainsm?” dans Journal of Urban History, vol. 37, n°4, juillet 2011, p.562-582.

[8] Virginia Lee Burton, « Making Picture Books” dans Horn Book Magazine, vol. 19, n°4, Juillet/Août 1943, p.231.

[9] Virginia Lee Burton, op. cit., p.231. : “A nocturnal scene every four or five pages spaces the bright colors and accentuates the sense of the flow of time.”

[10] Néologisme formé sur les mots grecs : chora, espace et phagein, manger.

[11] Augustin Berque, Les raisons du paysage : de la Chine antique aux environnements de synthèse, Paris : Hazan, 1995, p.26-39.

[12] Robert L. Harrison, Forêts. Essai sur l’imaginaire occidental, Paris : Flammarion, 1992, p.287 : « Le logos est ce par quoi l’homme élit domicile sur terre. »

[13] Virginia Lee Burton, op. cit., p.232.

[14] « La campagne, espace interstitiel polyfonctionnel » sur lta.hypotheses.org, 23 janvier 2012.

[15] Hélène Harter, « Les villes américaines et le culte de la mobilité. Les politiques d’infrastructures routières, 1945-1950 » dans Cercles 13, 2005, p.63-82.

[16] cf. Stella Moschetto, Comparaison entre villes américaines et villes européennes, Mémoire de DEA « économie de l’Environnement, Aménagement et Innovation », Université de Bordeaux IV Montesquieu, 2004, p.60.

[17] [Trad. de l’auteur : « Plus de routes furent construites, et plus de maisons et de plus grandes maisons… des appartements et des immeubles… »]

[18] L’Empire State Building est inauguré en 1931 et mesure 381 mètres de haut et compte 102 étages. L’architecte William Lamb avait résumé le projet en ces termes : « Le programme tient en quelques lignes : budget fixé, pas plus de 8,5 mètres entre la fenêtre et le couloir et autant d’étages que possible. Façade en calcaire et date d’achèvement des travaux le 1er mai 1931, ce qui signifie un délai d’un an et demi à partir des ébauches des plans » [cité dans Will Johnson, New York, Paris : Maxi-Livres, 2004, p.14.]

[19] Virginia Lee Burton, The Little House, p.21.

[20] Barbara Elleman, op. cit., p.10.

[21] Virginia Lee Burton, “Makings Picture Books”, p.232.

[22] Jacques Lévy, « Intégration » dans J. Lévy et M. Lussault (dir.), Dictionnaires de la Géographie et de l’espace des sociétés, Paris : Belin, 2003, p. 36-38 et 516.

[23] Virginia Lee Burton, op. cit., p.232.

[24] Idem, p.229.

[25] Idem, p.228.

[26] Rita Smith, « The Little House » sur le site Recess! du Center for Children’s Literature and Culture de l’Université de Floride, 2 février 2006 :

http://www.recess.ufl.edu/transcripts/2006/0202.shtml

La campagne, espace interstitiel polyfonctionnel

            Prenons la planche de la double-page 20-21 de l’Histoire de Babar (1931). Babar a appris à conduire et il se déplace en auto dans la campagne. La représentation de la campagne à travers cette double-page est très riche autant que les détails qui apparaissent dans cette illustration verdoyante et vivante. Le ton même du paysage n’st pas sans rappeler le style graphique de Jean-Jacques Waltz, dit Hansi, dont la petite fille à la longue natte, de dos sur la droite, paraît sortie tout droit des pages de l’Alsace heureuse[1] de 1919. La référence est notoire. Hansi est l’illustrateur des campagnes luxuriantes et gaies de l’Alsace[2] dont on retrouve l’esprit à travers les collines du dernier plan.

Histoire de Babar, le petit éléphant par Jean de Brunhoff (1931), p.20-21

            Dans cette double-page trois types de perceptions de l’espace rural paraissent se dégager. Le premier plan, très chargé, donne une impression de grande diversité tant sur le plan de la faune  que de la flore. D’aucun pourrait parler aujourd’hui d’une grande biodiversité ! Les pâquerettes, les pissenlits et les coquelicots abondent et les insectes (sauterelle, hanneton, fourmis, papillons, abeilles, libellules, coccinelles), mammifères (chiens, chèvres,… éléphant), invertébrés (escargot), oiseaux célèbrent l’importance du règne animal. L’espace rural est ici représenté à travers sa dimension environnementale ou biologique si l’on se reporte aux travaux de Philippe Saint-Marc[3]. Il s’agit d’un cadre et non d’un lieu d’activité. Ce cadre inspire la liberté, la tranquillité et le calme, le retour à une nature qui serait « première » chez l’homme. Le texte qui semble jaillir du fond de l’herbe reprend la liberté ressentie par le personnage :

Tous les jours il se promène en auto. C’est la vieille dame qui la lui a achetée. Elle lui donne tout ce qu’il veut.

             Babar n’a aucun soucis matériel : il est libre d’avoir ce qu’il veut et d’aller où bon lui semble. Il s’ébat joyeusement, en auto, dans la nature. Les réclames, depuis les années 20, semblent, à ce propos,  avoir tenu un grand rôle. Les réclames des marques françaises Panhard, Delage, Hotchkiss des années 1910-1920 montrent très souvent l’automobile sur une route de campagne, là où elle peut laisser libre court à sa vitesse et à sa fiabilité. La campagne est là le cadre d’une liberté de circuler. Ce que fait Babar dans son automobile rouge, ce que fait également, en 1957, Caroline dans L’automobile de Caroline de Pierre Probst. Dans ce dernier, Caroline et ses amis partent rôder un vieux tacot en participant au « rallye des Teuf-Teuf ». Ils abandonnent un temps la ville[4] et ses embouteillages (pages 5 et 6) et se jettent dans la campagne[5] sur « une petite route tranquille et agréable » (pages 7 et 8). Dans une récente enquête réalisée par le CREDOC[6] en 2001[7], les Français, très attachés à l’espace rural, en faisaient davantage un cadre qu’un lieu d’activité, n’associant pas nécessairement l’espace rural à l’agriculture. Pour une majorité de Français, la ruralité est un ensemble de paysages naturels préservés où règnent « calme, silence et tranquillité ». Les espaces ruraux sont essentiellement des « espaces vides », dans lesquels la densité des personnages représentés est très faible ce qui semble soustraire les protagonistes à un certain nombre de contraintes. Nous reviendrons un peu plus loin sur la faible densité qui définit également les espaces ruraux.

L’automobile de Caroline de Pierre Probst, p.7-8

             La campagne, si elle peut paraître à certains endroits sauvages, n’en est pas moins domestiquée par l’homme. C’est ce qui apparaît déjà au premier dans l’image extrait de Babar avec la clochette qui pend au cou de la chèvre et la ferme représentée à droite, au-dessus de la fillette. Cette domestication de la campagne est davantage rendue évidente en arrière-plan, de l’autre côté du cours d’eau, où la végétation du premier plan a laissé place à un paysage « champêtre », c’est-à-dire dominé par les champs et un petit village regroupé autour du clocher de son église. La main de l’homme est alors partout perceptible. Cependant, contrairement à la perception que peut en avoir Pierre Probst dans L’automobile de Caroline en 1957, l’espace rural n’est pas uniquement un monde agricole où élevage et céréaliculture constituent le paysage renvoyant à  qu’André Piatier[8] nomme le « rural traditionnel », mais bien plutôt à un « néorural […] réceptacle de nombreuses autres activités ». En effet, la campagne que parcourt Babar dans son automobile est polyfonctionnelle : à côté des activités agricoles, on y trouve des activités de loisirs comme en témoignent la présence du restaurant sur la berge, du pêcheur dans sa barque ou encore des baigneurs. Nous pouvons faire les mêmes observations à travers les pages du Livre de l’été de Rotraut Susanne Berner. Aux pages 1-2, le décor de campagne renvoie au « rural traditionnel », puis aux pages 3-4, progressivement d’autres activités font leur apparition : tertiaires avec le « tourisme vert » avec l’équitation, la randonnée à pied ou à vélo, mais également primaire avec la fabrication d’énergie électrique par le biais des éoliennes. Les formes de l’écotourisme mentionnées dans ces images ont pour objectif de faire découvrir la nature et les paysages ruraux. Elles s’appuient sur ce qu’un rapport du Sénat de 2008 a pu baptiser du nom de « désir de campagne[9] ». C’est sans doute, ce même « désir de campagne » qui animait Jean de Brunhoff en 1931, au moment où la population urbaine française commençait à dépasser en nombre la population rurale. C’est, de plus, à deux autres dimensions de la perception de l’espace rural que ce phénomène renvoie : la dimension humaine pour laquelle la campagne représente le seul recours à un rééquilibrage de l’homme urbanisé (Saint-Marc, 1971) ; la dimension culturelle par laquelle la campagne est identifiée à des paysages et à un patrimoine qui lui sont propres.

            Le dernier élément qui peut nous frapper dans l’observation du paysage rural dessiné par Brunhoff dans l’Histoire de Babar est la représentation d’un nombre important de moyens de communication. On y trouve, de bas en haut, la route nationale (N30) empruntée par l’automobile ; le cours d’eau utilisé par une péniche et son remorquer à vapeur ; le viaduc et son train à vapeur ; un chemin et son hippomobile ; et pour finir, dans le ciel avec un avion monoplan et une montgolfière. L’espace rural prend les allures d’un espace de mobilité. Il constitue une étendue continue entre différents pôles urbains reliés par ces divers moyens de communication. C’est un espace interstitiel, tramé par un maillage complexe de connexions diverses qui, chez Brunhoff, semblent rester à l’écart des connexions offertes. Pour Brunhoff, la campagne est transformée par la ville. Il ne semble pas exister de réelle opposition avec cette campagne-là, pas autant qu’avec celle, sauvage, de « la grande forêt » où a grandi Babar, à l’écart de toute forme de civilisation.

            Les critères de ruralité semblent confus et on ne peut guère, à travers les albums, témoigner d’une évolution. Si la néoruralité semble perceptible chez Brunhoff (1931) ou Berner (2005), elle ne l’est pas chez Probst (1957) qui oppose clairement la ville à la campagne.

Si on doit considérer comme périmée l’opposition ville-campagne, qui revenait à opposer deux styles de vie et deux niveaux de développement (le traditionnel étant le rural et le moderne étant urbain), il faut aussi refuser la frontière empiriquement tracée entre ces deux mondes.[10]

            Ce constat fait par André Piatier en 1977 reste d’actualité et les frontières entre l’espace rural et l’espace urbain sont rarement perceptibles dans les albums où l’on passe elliptiquement de la ville à la campagne. Cette dernière observation ne semble pas vérifiée chez Berner (2005). En effet, aux pages 13-14, après avoir traversé la ville, nous nous trouvons aux marges. Les derniers « contreforts » de la ville apparaissent sur la gauche et le centre de l’image est occupé par un vaste parc, « espace vert » en périphérie urbaine. Au dernier plan, on distingue une autre infrastructure des espaces périphériques : le supermarché. Cependant, les albums pour enfants donnent tort à André Piatier : l’opposition ville-campagne n’est pas périmée, elle est même présente dans la plupart des albums qui veulent parler de l’espace urbain et dans lesquels il s’agit souvent d’opposer deux manières de vivre et des paysages différents aux couleurs et tons différents.

La maison de Barbapapa d’Anette Tison et Talus Taylor, 1972, p.13-14.

             Dans La maison de Barbapapa, les pages 15-16 sont particulièrement significatives. À la ville rectiligne, industrielle et polluante de la gauche s’oppose une campagne sinueuse, verdoyante et étoilée sur la droite. Avant cette double page, c’est la ville, à travers l’anonymat des promoteurs et des décideurs de tout genre, qui dicte sa conduite à la famille Barbapapa en l’obligeant à quitter son foyer et à vivre dans des « appartements modernes ». Après cette double page, la campagne est le refuge. Ce n’est plus à la famille de se faire à son habitat mais bien au contraire, c’est à ce dernier de se faire aux différents membres de la famille. La petite ferme que se construit la famille à l’écart de la ville leur permet de vivre en autarcie. Probablement influencé par l’architecture organique et le concept de la maison-bulle, la maison des Barbapapa est moulée avec du plastique sur ses occupants. Pascal Haüsermann et Antti Lovag, concepteurs de la maison-bulle en 1959, revendiquaient l’auto-construction c’est-à-dire éviter de couper l’homme de la nature pour être en harmonie avec lui-même, privilégier la courbe sur la ligne droite. Dans Big City[11] de Simon Prescott, la verticalité et le gris de la ville s’opposent à l’horizontalité et aux couleurs verdoyantes apaisantes. Dans Brown rabbit in the city[12]de Natalie Russell, la vie trépidante de la ville dans laquelle est projeté Brown Rabbit est mise en parallèle avec la vie calme et tranquille du parc périurbain où il habite.


[1] Hansi, L’Alsace heureuse, la grande pitié du pays d’Alsace et son grand bonheur racontés aux petits enfants par l’oncle Hansi. Avec quelques images tristes et beaucoup d’images gaies, Paris : Floury, 1919.

[2] Hansi, Mon village. Ceux qui n’oublient pas. Images et commentaires par l’Oncle Hansi, Paris : Floury, vers 1910 [36p.]

[3] Philippe Saint-Marc, Socialisation de la nature, Paris : Stock, 1971 [380p.]

[4] On reconnait une rue de la Garenne-Colombe où résidait Pierre Probst en 1957 et la devanture du magasin de couleurs où il achetait ses pinceaux.

[5] Il s’agit de la campagne chartraine à en juger par les panneaux de signalisation. En 1956, Pierre Probst avait acheté une résidence secondaire en Eure-et-Loir à quelques kilomètres de Brou, en limite du Perche et de la Beauce. C’est d’ailleurs son installation à la campagne qu’il évoque dans La maison de Caroline.

[6] Centre de Recherche pour l’Étude et l’Observation des Conditions de Vie

[7] Régis Bigot, Georges Hatchuel (dir.), Les Français et l’espace rural, CREDOC, juin 2011 [140p.] : rapport réalisé à la demande du Groupe de Prospective « Espaces naturels et ruraux et société urbanisée » avec le soutien de la DATAR et du Ministère de l’Agriculture.

[8] André Piatier, « Comment et pourquoi définir un espace rural ? » dans Économie rurale, n°118, 1977, p.3-13.

[9] Jean François-Poncet et Claude Belot (dir.), Rapport d’information fait au nom de la Délégation à l’aménagement du territoire et au développement durable du territoire sur le nouvel espace rural français, Annexe au procès-verbal de la séance du 15 juillet 2008 [151p.]

[10] André Piatier, op. cit., p.5

[11] Simon Prescott, Small Mouse. Big City,London : Little Tiger Press, 2009.

[12] Natalie Russell, Brown rabbit in the city, London : Macmillan Children’s Books, 2010

“Comment j’ai appris la géographie” d’Uri Shulevitz ou les territoires de l’album

L’enfant et l’artiste habitent le même pays. C’est une contrée sans frontières. Un lieu de transformations et de métamorphoses[1].

Pour tout auteur d’album pour enfant, la page constitue le premier espace à territorialiser. Il s’agit d’une territorialisation primaire, dirons-nous, qui se fait par le récit et qui va chercher à occuper, à dimensionner et à s’orienter dans la page. Mais, pour certains de ces auteurs, la représentation des espaces dans lesquels évoluent les personnages de l’album pour enfants paraît être d’une importance cruciale. Qu’ils multiplient les focalisations, les paysages ou les types de représentations cartographiques, ils manifestent, nous semble-t-il, une nécessité d’inscrire leurs personnages dans une perspective dans laquelle leur existence se trouve conditionnée à la fois par leur situation topologique (rapport aux lieux) et territoriale (rapport aux espaces occupés et à la manière d’y circuler). C’est bien évidemment vers ces auteurs-là que notre recherche se penchera. Pour ceux-là, on pourrait parler d’une « territorialisation secondaire », qui s’ajouterait à la territorialité du récit iconotextuel, pour fournir une territorialité des espaces habités, occupés, traversés, éprouvés ou agis par les personnages. Il y aurait ainsi, au fondement du récit, une « grammaire » des lieux qui viendrait sans cesse rejouer et surdéterminer la « grammaire de la page », les deux types de spatialisation se superposant pour fournir les cadres de « l’orientation » du récit.

Dans Comment j’ai appris la géographie[2] d’Uri Shulevitz, l’auteur revient sur son enfance. Juif, né en Pologne en 1935, il quitte son pays pris sous les bombardements et l’invasion nazie en 1939. Ayant tout laissé derrière eux, son père, sa mère et lui se réfugient au Turkestan. La couverture joue avec le format carré de l’ouvrage (255 x 255) : elle représente un cadre aux volutes de pierre dont les coins supérieurs ajourés laissent voir le soleil et la lune étoilée. Comme une valeur universelle et éternelle, c’est à la géographie toute entière que l’album est dédié. Le mot « Géographie » y apparaît d’ailleurs comme le mot le plus important en taille. Le dessin reprend la dernière double-page de l’album. Ici, le personnage qui survole les paysages de la terre semble vouloir saisir de ses deux mains le mot « Géographie ».

L’incipit plante le « décor », c’est-à-dire le néant né du chaos. La scénarisation de la page en jouant sur le noir et le rouge, sur le graphisme des lettres appliqué à l’unique phrase de texte met l’accent sur l’élément déclencheur du chaos : la guerre. C’est cet événement qui va amener les personnages de l’album à se reconstruire dans un ailleurs à investir.

Quand la guerre ravagea le pays, nos maisons furent réduites en poussière.

Dans les neuf pages qui suivent, la narration visuelle et textuelle se font écho : l’auteur évoque sa solitude, son enfouissement dans la cellule familiale, le dénuement, la faim. La double-page 7-8, qui place le père, venu acheté du pain, au souk, espace clos par des maisons persanes aux enseignes cyrilliques, forme le point d’orgue du dépaysement le plus total : le père, que l’on ne voit pas du premier coup tant l’œil du lecteur est attiré par la foule dense puis déstabilisé par le nombre des enseignes et des maisons, est planté pourtant juste au-dessus du texte « mon père alla au souk acheter du pain ». La mine triste, la casquette enfoncée sur la tête, il reste à l’écart du tumulte de la place.

Uri Schulewitz, Comment j’ai appris la géographie, Kaléidoscope, 2008, p.27-28

Aux pages suivantes, on apprend qu’au lieu de ramener du pain du souk il rapporte une carte murale. La carte est accrochée au mur à la page 13 et elle se « met à fasciner » le narrateur-enfant. À partir de ce moment, la linéarité du discours diégétique s’arrête : ce n’est plus l’histoire que l’on raconte mais des sentiments que l’on exprime à travers les quatorze pages suivantes. Le rythme des images est plus saccadé et l’auteur fait alterner double-pages et pages simples, images plein cadre et images à fond perdu. Les narrations visuelle et textuelle s’interpénètrent. L’enfant entre dans la carte et survole les paysages qu’elle génère dans sa tête. Ce sont d’abord des espaces naturels qui sont donnés à voir : « des déserts brûlants » (p.17), « des plages » (p.18), « des sommets enneigés » (p.19-20). Puis, aux pages suivantes, les espaces s’humanisent et deviennent habités. C’est à une géographie et à des représentations culturelles que nous avons droit. La technique plastique change également. Le dessin imitant un trait enfantin laisse sa place aux collages et au patchwork. La double-page qui représente l’image de la ville (p.25-26) est un exemple manifeste de ce glissement technique. Sur la page de gauche, quelques personnages, quelques autos sont regroupés autour de trois maisons au trait mal assuré. Puis, en en glissant doucement vers la droite, les immeubles s’élèvent et reprennent, par collages, l’image des façades de grandes métropoles mondiales. Comme une synthèse, la dernière double-page (p. 27-28) livre un panorama de tous les territoires survolés mentalement par l’enfant. Les collages ont disparu et le trait mal assuré réapparait. Tout nous invite à penser que l’enfant-narrateur a de lui-même conceptualisé le monde, qu’il s’est approprié les images de la carte et les représentations probablement véhiculées par son entourage. C’est d’ailleurs cette conceptualisation qui tend à lui faire oublier la faim comme le suggère le texte : « c’est ainsi que je passais des heures merveilleuses loin, très loin de notre faim et de note misère ».

Ainsi pour Shulevitz, la « territorialité imaginaire » de la carte vient, en quelque sorte, retraverser la territorialité vécue de l’exil en lui donnant un point de fuite inespéré, et cette « perpendiculaire » que la carte offre au récit – et à l’imaginaire du narrateur – vient « coloniser » la territorialité de la planche elle-même.

À l’image du jeune narrateur de Comment j’ai appris la géographie, les personnages de notre corpus entretiennent tous un rapport étroit avec l’espace ou les espaces qui les entourent. Ils l’habitent, l’occupent, se l’approprient, établissent des liens entre cet espace et les autres protagonistes diégétiques. Il semblerait que,  pour les auteurs/illustrateurs, le récit commence dès lors qu’il s’agit d’orienter les personnages dans un espace où circulent des chemins, des routes, des dispositifs territoriaux de tous ordres. La démiurgie est alors à rapprocher de la Création en tant qu’acte duelle de territorialisation-déterritorialisation :

Un fleuve sortait d’Eden pour irriguer le jardin ; de là il se partageait pour former quatre bras. L’un d’eux s’appelait Pishôn ; c’est lui qui entoure tout le pays de Hawila où se trouve l’or – et l’or de ce pays est bon- ainsi que le bdellium et la pierre d’onyx. Le deuxième fleuve s’appelait Guihôn ; c’est lui qui entoure tout le pays de Koush. Le troisième fleuve s’appelait Tigre ; il coule à l’orient d’Assour. Le quatrième fleuve, c’était l’Euphrate. Le Seigneur Dieu prit l’homme et l’établit dans le jardin d’Eden pour cultiver le sol et le garder[3].

La description précise du jardin d’Eden l’inscrit dans une territorialité où l’homme domine un territoire circonscrit que Dieu lui a confié. L’exégèse en a fait un espace circulaire, centré sur l’arbre de la connaissance ; un territoire qui ne connaît pas de dehors et n’invite à aucun déplacement. Le jardin d’Eden est un territoire sans mouvement, sans réelle frontière alors qu’il est clos sur lui-même. L’homme et la femme y déambulent sans trajectoires ni chemins spécifiques n’appelant, de ce fait à aucune narration.

Or pour que le récit commence, pour qu’une histoire s’enclenche, il faut rompre ce paradigme spatial circulaire et clos : il faut transgresser l’interdit de sorte que l’homme et la femme se retrouvent expulsés du jardin. Dès lors, le moteur spatial narratif est lancé : franchissement d’une frontière, exil, trajectoire et déterritorialisation où l’orientation reste fondamentale :

Ayant chassé l’homme, [Le Seigneur Dieu] posta les Chérubins à l’orient du jardin d’Eden avec la flamme de l’épée foudroyante pour garder le chemin de l’arbre de vie.[4]

Pour bon nombre de philosophes comme Gilles Deleuze[5], territorialisation et déterritorialisation permettent de s’inscrire dans un territoire donné, de l’explorer, de lui conférer des dimensions et des lignes de forces, puis d’en être arraché pour être transplanté ailleurs. Chez Deleuze, il y a la conviction que la vie, le récit, la pensée ne sont jamais « hors-sol », mais toujours pris dans des formes de spatialité en partie métaphoriques mais néanmoins complexes et articulées. C’est, aujourd’hui, cette même pensée qui nourrit celle des géographes, tentant une métathéorie de l’espace fondée sur des axiomes fondateurs, et voyant en lui une composante majeure et multidimensionnelle de la société. « L’espace appelle l’action », disait Gaston Bachelard[6].

Notre civilisation, même pour ceux qui n’ont jamais fait d’avion, a amené une nouvelle compréhension du ciel, de l’étendue de l’espace. On en vient aujourd’hui à exiger une sorte de possession totale de cet espace[7].

À travers les images de l’album, l’espace est représenté. On y trouve des paysages et/ou diverses représentations cartographiques. Les artistes/illustrateurs s’emparent de ces outils de la géographie pour donner à voir à l’enfant-lecteur une géographie sociale du monde qui entoure le personnage mais qui pourrait, d’une certaine façon, par transfert, entourer le lecteur lui-même. Quelle est donc cette image sociale qui est offerte aux enfants par les auteurs/illustrateurs ? Quel environnement visuel lui propose-t-on ? S’agit-il d’un reflet ou d’un modèle ? En 1975, Marion Durand répondait déjà de manière évasive à cette question :

L’image de l’album ou du livre illustré se fait l’interprète auprès du jeune lecteur d’une certaine conception de la vie sociale, d’un certain modèle de société[8].


[1] ELZBIETA, L’Enfance de l’Art, Rodez : Éditions du Rouergue, 1997, p.9

[2] Uri SHULEVITZ, How I learned geography. New York : Farrar, Straus & Giroux, 2008. Trad. Par Élisabeth Duval. Comment j’ai appris la géographie. Paris : Kaléidoscope, 2008, 30 p.

[3] GENESE, III, 10 à 15.

[4] GENESE, III, 24.

[5] Gilles DELEUZE, Félix GUATTARI, Mille plateaux. Paris : Éd. De Minuit, 1980.

[6] Gaston BACHELARD, op. cit., 1957.

[7] Henri MATISSE, Problème de la peinture, Lyon : Éditions Confluences, 1945.

[8] Marion DURAND, Gérard BERTRAND, Op. cit., p.201.